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09/02/2008

C.G.Jung, F.Nietzsche : attraction, répulsion

   Cette note sur la formation et l'évolution de la pensée de Jung est en relation avec une autre note assez récente sur la double personnalité de Jung sur laquelle je vous propose un lien.

   La curiosité  de Jung au sujet de la philosophe et des philosophes s'était éveillée dès son adolescence mais s'il appréciait chez Schopenhauer le thème de la souffrance du monde et la manière de présenter les problèmes il n'aimait pas sa façon de les résoudre. Il trouva chez Kant une théorie de la connaissance mais détesta Hégel et son langage "pénible et prétentieux". Sa curiosité s'éveilla envers d'autre philosophes, en particulier les présocratiques, mais c'est seulement avec Nietzsche que se construisit une forme de relation passionnelle, parfois inconsciente, une sorte d'attraction-répulsion qui exerça une grande influence sur l'édification de sa pensée. Son intérêt pour Nietzsche ne se démentit jamais, et il consacra un séminaire au Zarathoustra entre 1934 et 1938.

   Que ce soit pour l'édification de son oeuvre, de son outillage conceptuel, dans son attitude vis-à-vis de l'existence, l'imprégnation nietzscheenne me semble évidente chez Jung. Une des manifestation la plus visible de cette filiation est leur goût commun pour le paradoxe. Cette manière de penser, pour laquelle j'ai beaucoup de sympathie, les conduit parfois à énoncer une idée ou à défendre, en apparence, une thèse pour en montrer, en même temps ou ultérieurement, la fausseté. Pour l'un comme pour l'autre, il n'y a pas de vérité absolue, de lumière sans ombre, et toute chose contient son contraire. C'est cet esprit paradoxal qui incite leurs détracteurs à leur faire le commun reproche d'obscurité et de confusion.  

    La relation Jung-Nietzsche commence d'une manière assez négative. Le premier contact se situe au début de ses années universitaires. On le voit alors bien installé dans sa personnalité numéro 1, celle qui privilégie la vie conscient et sociale. Il est peu disposé à recevoir des stimulations intellectuelles propres à réveiller l' "Autre ", ce numéro 2 qui le suivait autrefois comme une ombre et maintenant relégué à l'arrière plan.

    Nietzsche avait terminé le Zarathoustra en 1885, alors que Jung était âgé d'une dizaine d'années. La rumeur, dans le milieu universitaire, en faisait un personnage peu sympathique sur lequel on colportait des anecdotes concernant plus la personne que les idées. Il était violemment contesté par les étudiants "compétents" en philosophie, et très mal vu par des professeurs qui, le plus souvent ne l'avaient même pas lu, ou très partiellement. Il me semble, à la lecture de certaines réactions sur les blogs., que cela n'a pas beaucoup changé de nos jours.  Le fait d'entendre parler d'un philosophe aussi rejeté par ses semblables aurait du attirer le jeune Jung mais, dit-il, "j'hésitais à le lire, m'y sentant insuffisamment préparé". 

   L'explication la plus vraisemblable de la méfiance de Jung envers Nietzsche doit avoir son origine dans le regard lucide qu'il posait déjà sur sa propre fragilité psychique. Il devait être conscient que la présence en lui de deux personnalités représentait une menace de dissociation et de schizophrénie. L'impression d'angoisse concernant le sentiment de secrète parenté qu'il ressentait avec Nietzsche est ainsi exprimée dans Ma vie (p; 136):

J'avais  comme une angoisse secrète de lui ressembler au moins quant au "secret" qui l'isolait dans son milieu. Peut-être  -qui sait ? -avait-il eu des aventures intérieures, des visions dont par malheur il aurait voulu parler, mais qui n'avaient malheureusement été comprises de personne. Évidemment c'était un être hors série ou du moins qui passait pour tel, pour un lusus naturae, un jeu de la nature, ce que je ne voulais être à aucun prix. J'avais peur de découvrir que moi aussi j'étais comme Nietzsche, "un être à part". 

   Il ne faut surtout pas croire, à cette lecture, que le jeune Jung avait la vanité de se comparer au philosophe Nietzsche. Il avait, au contraire, un sentiment de petitesse envers quelqu'un d'aussi cultivé, et qui avait atteint de "vertigineuses hauteurs". Cela ne faisait que conforter son idée que les "excentricités" permises à ce personnage extraordinaire lui étaient interdites. 

   Après un temps de résistance, un phénomène moteur de de vie de Jung, " l'intense curiosité " à laquelle il ne sut jamais résister (comme je le comprends) balaya ses craintes et il se "décida à lire".

   Mais cela sera pour une autre fois.

          Ariaga
 

  
 

Commentaires

Un article qui m'a intéressé. Pourtant une coquille, "Nietzsche avait terminé le Zarathoustra en 1985" cela ne serait pas en 1885 ?

Je suis en train de terminer de lire l'essai biographique de Stefan Zweig sur Nietzsche, et cela ne m'étonne pas de la mauvaise réputation de Nietzche en son temps. Et son écriture est si brillante, si parlante.

Bien à toi.

Écrit par : sil | 09/02/2008

Il est certaines rencontres que l'on diffère sans trop savoir pourquoi de façon consciente mais je crois que l'inconscient en sait plus long qui nous pousse à sursoir.

Il en fût ainsi pour moi de Jung autour de l'œuvre duquel j'ai tourné pendant plusieurs années sentant confusément qu'il faudrait bien qu'un jour...

Sans doute fallait-il qu'auparavant certains fruits (freudiens) murissent dans mon arbre comme dans celui de Jung avant d'ouvrir le premier livre de l'autre, celui par qui l'on sait que l'on va être révélé à soi-même.

Ne s'agit-il pas au fond de cette angoisse latente de se reconnaitre dans l'autre, celui qui semble écrire pour moi, celui qui semble écrire mes livres ? Ensuite, progressivement les livres et les mots, la langue de l'autre et l'autre enfin se détachent pour laisser s'interroger le voyageur sur celui qu'il est. Entre temps un enrichissement s'est produit qui autorise à de nouvelles expériences.

Merci Ariaga pour cette nouvelle livraison.

Écrit par : jean | 09/02/2008

Bien sûr, je retiens le paradoxe, sans lequel aucun mouvement n'est possible : c'est parce que le paradoxe est irréductible, irrationnel, qu'il met en oeuvre des notions dont la contradiction est à égale valeur, qu'aucune ne peut avoir d'emprise particulière sur l'autre, alors qu'aucune ne peut exister sans l'autre (ou les autres, toutes les autres), sans son opposition intransigeante, sans sa rigueur infaillible qui engendre obligatoirement un balancement indifféréntiel entre l'un et l'autre, une tendance partagée continuellement et qui exprime autant de vérité d'un côté que de l'autre sans pouvoir se départager autrement qu'avec l'assentiment et la confirmation simultanément, bref, selon une conciliation OBLIGATOIRE et fréquencielle. Terriblement équilibrée. Totalement égalitaire. Alors que le paradoxe met en évidence l'inégalité et la différence, comme si les différences s'annulaient alors qu'elles s'expriment bel et bien. Une égalité d'inégalités : concept insensé non ? Mathématiquement irrecevable. Mais réllement quantifiable.

Alors, Jung, confronté à ces problèmes intellectuels contradictoires n'a pas pu, lui non plus, aussi clairevoyant fut-il, résoudre les contradictions philosophiques auxquelles il dut, comme à chacun, s'exercer.

Écrit par : paradox | 10/02/2008

vive l'intense curiosité ! bises

Écrit par : djaipi | 10/02/2008

Merci de m'avoir mis avec mes amies marie.l et muse. Si j'ai bien compris, faudrait que je me grouille pour entretenir l'alchimie de mon blog au quotidien sous peine de me voir déferrer un jour au cimetière des endormis ? Mouah ha ha ha ha, mdr !!!!!!
Nizz

Écrit par : lancelot | 10/02/2008

@ Sil, je te remercie. Heureusement que tu as vu cette affreuse coquille que j'ai corrigée grâce à toi.

@ Jean, j'ai, comme toi remarqué cette manière que nous avons de fuir ce qui pourrait être important pour nous. Trop important peut-être et nous avons peur que certains êtres ou certaines lectures nous fassent CHANGER. De cela nous avons horreur...

@ Djaîpi, merci de la visite et aussi des belles photos et de tes "impressions" de voyage sur ton blog.

@ Lancelot, tu as raison, il faut entretenir un feu vif sous ton athanor. Et sèches tes larmes. Un mouchoir pour mon preux chevalier?

Écrit par : ariaga | 10/02/2008

"Fuir ce qui est important pour nous",
"peur que certains êtres ou lectures nous fassent changer",
alors il nous faut "oeuvrer" sur le pourquoi nous fuyons et pourquoi nous avons peur.
C'est le propre de l'humain cette affaire, et lorsque nous avons cessé ou essayé de ne plus fuir, que nous prenons le temps d'aller profond,que nous nous plongeons dans les lectures..., et que nous nous "frottons" à l'autre, on se rend compte que tout arrive et se décante quand nous fermons les bouquins, quand nous jouons un peu à l'hermite, quand nous arrivons enfin ne serait ce qu'un instant à cerner ce que nous sommes vraiment....
et nous avons tous un petit et immense à la fois quelquechose d'autre....allons à sa rencontre....
je vous embrasse tous,
pour toi chère Ariaga ce sera un petit plus de différent
mariedumonde

Écrit par : mariedumonde | 11/02/2008

//Après un temps de résistance, un phénomène moteur de de vie de Jung, " l'intense curiosité " à laquelle il ne sut jamais résister (comme je le comprends) balaya ses craintes et il se "décida à lire".//

Ça se passe souvent comme ça, comme si nous résistions à l’avance, par instinct, à tout ce qui pourrait nous transformer en profondeur : un essai philosophique, un rendez-vous avec une femme, un film poignant, un voyage… ou un simple jeu de carte.

Bon article, merci !

Écrit par : r_i_d | 14/02/2008

Je ne peux que vous remercie pour cette discussion.

J'ai acheté récemment le Zarathoustra de Nietzsche, et je peux dire qu'à côté, nombre de livres paraissent démodés dès leur sortie !

Il y a là un trésor caché, et ceux qui n'en comprendront pas l'importance absolue ne mériteront que le mépris.

C'est intérieur, ça vous forge le coeur et l'âme, vous transforme.

Merci à tous

Écrit par : Pascal | 21/02/2008

@ Mariedumonde, oui il faut aller à la rencontre de l'autre mais parfois, en particulier quand que cette rencontre va nous éloigner de nos certitudes, nous donner à penser de l'"inconnu" nous avons un recul qui peut direr des années.

@ r-i-d-, je répète un peu la même chose que pour Mariedumonde. Nous résistons souvent, on ne sait pourquoi, à ce qui est important, transformant, pour nous. C'est un peu normal, je pense à un de mes philosphe préféré, Spinoza, qui disait qu'il faut persévérer dans son être alors...

@ Pascal, un nouveau sur le blog ? Je te remercie de ton intérêt pour Nietzsche? Je dois en être à ma dixième lecture du Zarathoustra et ce n'est jamais la même. Je vais m'acheter la nouvelle version mais je ne suis pas certaine de la préférer. J'aime tes mots " ça vous forge le coeur et l'âme.

Écrit par : ariaga | 21/02/2008